Les cantons de Cordes et Vaour ont perdu en un siècle les deux tiers de leur population. Il y près
de 15.000 habitants en 1850 et guère plus de 5.000 en 1990. Comment et pourquoi cette hémorragie
? Le regard porté sur l’histoire locale donne au premier abord l’impression d’une perte de vigueur monotone
et régulière, du passage progressif d’une"prospérité et d’une vitalité
d’antan à ... un amoindrissement et presque d’une mort économique"(81). Cette évolution ressemble à une fatalité.
Depuis cent cinquante ans, l’observation de l’histoire locale montre des efforts et des énergies mises en
œuvre pour transformer les ressources locales en productions marchandes. Le territoire est riche en effet de possibilités
et de virtualités productives. Terres, bois, carrières, minerais, eau, patrimoine paysager
et architectural ..., constituent un milieu riche et varié. Des savoir faire ont été également
amenés ou constitués sur place. Il s’agit bien de virtualités qui ne se matérialisent
et ne prennent corps dans des objets, productions et marchandises qu’à condition qu’elles soient reconnues
comme telles. On peut entrevoir que différentes périodes ou phases se sont succédées,
dans lesquelles les efforts ont convergé vers une certaine idée du développement, c’est-à-dire
tout à la fois pour une fraction de la population, une façon d’envisager les ressources et de les
valoriser. A côté de leurs différences, ces phases successives présentent des permanences,
des éléments stables. Elles sont caractérisées par une perception partagée de
la région, de ses contraintes et de ses atouts, de l’orientation à donner au développement,
enfin, de l’organisation sociale (des cadres sociaux) à promouvoir pour assurer le développement
local. La conquête de la modernité est une course dont les règles du jeu ne sont
pas constantes. Il existe plusieurs courses selon les objectifs et les moyens que la société locale
se donne, en fonction de l’appréciation de son fonctionnement.
Après le maximum démographique de 1850, la société locale s’efforce de trouver son équilibre, de se réguler autour de la propriété paysanne. C’est"l’idéal républicain d’autonomie et d’indépendance"dont parle Braudel (82). Mais le régime n’est pas suffisant pour assurer la démographie et garder au territoire son caractère de"pays plein", selon la belle expression de Braudel.
L’objectif des familles est de constituer un patrimoine suffisant pour assurer leur indépendance économique,
pour dépendre le moins possible de l’extérieur - peut-on parler de recherche de l’autarcie ?
L’idéal du pagès (83)
est de tenir sa terre seul, avec sa famille, sans avoir à se louer à l’extérieur pour
combler un manque structurel ou conjoncturel. Suffisamment important, ce patrimoine leur permet même d’employer
de la main d’œuvre (maître valets, domestiques, journaliers, ouvriers) dans le secteur agricole ou dans celui
de l’exploitation des ressources naturelles (mines, forêts, carrières) ; lorsqu’il est insuffisant,
les ressources sont assurées par les rémunérations (largement en nature) de travaux journaliers
dans des exploitations ou des entreprises dont l’importance permet l’entretien de collectifs de travail supérieurs
à la famille. L’essentiel des ressources monétaires est conservé, thésaurisé,
pour acheter du foncier, comme le montre bien Elie Rossignol à la fin du XIXème siècle (84).
La multiplication des côtes foncières (dès 1810) souligne l’essor de la petite propriété
(85). 248 propriétaires
et 20 métayers à Penne ; 268 propriétaires et 112 métayers à Saint-Beauzile,
le Verdier, Sainte-Cécile du Cayrou (86); 39 propriétaires et 53 métayers à Puycelsi et Larroque.
Les grands domaines sont progressivement démembrés. Leur nombre diminue. Les formes de l’exploitation
foncière s’édulcorent et se transforment en avatars successifs dans lesquels la propriété
perd progressivement de sa puissance : le colonage partiaire après le métayage au milieu du XIXème
siècle, le maître-valetage, puis les domestiques ou les journaliers.
Pierre Deffontaines signale encore, en 1930, quelques survivances de grands domaines autour de la Grésigne.
Ce sont les Blancs qui tiennent les grandes propriétés, qui ne tiendront véritablement
le haut du pavé qu’entre 1940 et 1945.
Le faire-valoir direct s’impose massivement. En 1955, la quasi-totalité des exploitations est entre
les mains des agriculteurs ou de leur famille. Le recensement général de l’agriculture donne pour
la petite région naturelle des Causses du Quercy un taux de faire-valoir direct supérieur à
93%. Le métayage n’existe pratiquement plus. A la même date, moins d’une exploitation sur dix des
deux cantons a un salarié.
Une partie importante de l’activité est orientée vers la satisfaction des besoins de la famille.
Mais une part de la production est destinée aux marchés. L’activité marchande est historiquement
liée aux facteurs naturels : bois, minerai, pierre, sol agricole. Il s’agit d’activités patrimoniales
associées à la propriété foncière, sauf sur Cordes où se développent
quelques activités de type industriel, non liées directement au foncier : tanneries, broderies, toiles
d’emballage, chaudronnerie (87).
D’où, peut-être, une des raisons de la méfiance qui s’est établie entre Cordes et le
reste de la campagne dépendant de la (petite) ville.
Les activités sont complémentaires. Les agriculteurs propriétaires collectent le minerai,
sont en même temps marchands de bois ou producteurs de chaux, artisans (sabotiers, menuisiers, carriers,
maçons...)."Les propriétaires des terrains à minerai extrayent eux-mêmes, à
leurs moments perdus, le minerai dans de petites carrières. Ils étaient à la fois cultivateurs
et mineurs, et amenaient à la forge le minerai récolté" (88). C’est une véritable proto-industrie qui
s’était développée depuis le XVIème siècle avec les verreries et les forges
à la catalane autour des matières premières (bois, minerai de fer, sable, calcaire et autres
pierres de taille). Les agriculteurs participaient étroitement à ces activités. Après
le minerai de fer vient la fabrication de la chaux :"La fabrication de la chaux se fait d’une façon
toute rurale. Le cultivateur ouvre une carrière dans ses terres ... Tout le travail se fait dans les moments
inoccupés de l’hiver ... Il existe ainsi une vingtaine de propriétaires qui produisent de la chaux"
Les débouchés sont locaux ; les terres du Ségala ne sont pas loin. Le processus est analogue
pour le bois :"Les tailles du pourtour (de la Grésigne) conservent une active exploitation ; ils fournissent
"la canne"de bois pour le chauffage. Presque tous les gens de Vayssac sont marchands de bois"(89).
L’essentiel de l’activité agricole est orienté vers l’autoconsommation alimentaire. La vigne, très
tôt - dès le début du XVIIIème siècle - donne lieu au commerce, vers le Rouergue
en particulier, pour quelques exploitations autour de Cordes. Le foin du canton de Vaour est exporté à
partir de 1850. Les besoins en argent s’accentuent progressivement avec le développement de la propriété
paysanne qui se fait aux dépens essentiellement du métayage. Ce mode de faire valoir est également
générateur de marchés car une partie de la production est donnée au propriétaire
comme rémunération du capital foncier. Doucement, l’économie devient marchande. Paradoxalement,
le renforcement, souhaité et ardemment recherché, de l’autonomie paysanne, se paie d’une insertion
croissante dans les échanges.
"C’est aux environs de 1850 que le canton de Vaour a commencé à se dépeupler. Jusqu’alors,
l’agriculture associée à un artisanat local prospère, faisait vivre une population nombreuse.
Mais au cours de la première moitié du XIXème siècle, les petits ateliers d’artisans
sont touchés par une grave crise consécutive à l’industrialisation. Celle-ci ruine aussi bien
les petites activités liées à la proximité de la forêt de Grésigne, telles
que les fabriques de charbon de bois et les verreries, que les petites entreprises travaillant le chanvre en bordure
de l’Aveyron"(90).
Raymond Granier a bien raconté l’histoire des minières de Penne et Pucelsi et les forges de Bruniquel,
leur grandeur et leur décadence à partir de 1850 (91). Cette industrie dura plus de trois-quarts de siècle, de 1796 à 1880. L’apogée
se situe en 1851 et la période faste dure une vingtaine d’années, à partir de 1830. Puis c’est
la décadence, jusqu’à la fermeture en 1879 par liquidation et démantèlement. Une société
franco-belge s’installera en 1884, créant une fabrique d’engrais"avec les phosphates et les
plâtres des alentours". Il y aura ensuite une fabrique de pierre lithographique, puis diverses industries
s’y succéderont jusque en 1977.
Le déclin est un peu plus tardif dans les bourgs que dans les campagnes.
Cordes, en 1872,"fabrique de la grosse toile d’emballage, de la chaudronnerie ; elle possède des tanneries,
des fours à chaux et fait un commerce de grains, de pommes, d’anis et des bons vins que l’on récolte
sur son territoire"(92).
Au recensement de 1876, elle compte encore 2378 habitants. La concurrence va éliminer les activités
et provoquer l’effondrement de la population. L’exode est lié au déclin des activités et à
la perte d’emploi. Le départ, saisonnier ou définitif, mais aussi le contrôle de la natalité,
particulièrement net après 1850, constituent les voies d’adaptation. C’est la"régulation
démographique"(93).
Il est intéressant de noter que la région a pu être une zone d’accueil pour certains types
d’activités ou de travaux, mais qu’en définitive, le solde migratoire est négatif, en longue
période.
Depuis le recensement de 1851, la population des deux cantons décline. Pierre Deffontaines estime que le
Pays de Grésigne (94)
perd la moitié de sa population entre 1850 et 1930. Il en perd les deux tiers entre 1876 et 1990. Ce déclin
démographique est en rapport avec le déclin de l’artisanat et de la petite industrie qui complètent
l’activité agricole. Certaines activités deviennent inutiles face à la motorisation. La fabrication
de licols et de sangles s’éteint à Penne avec la traction mécanique. La vente de foin s’atténue
progressivement avec la disparition de la traction animale. La chaudronnerie disparaît (les roudiers).
D’autres activités sont concurrencées par la grande industrie. C’est le cas des verreries, du traitement
du minerai de fer, de la production de chanvre (95). L’équilibre interne, au travers de la complémentarité agriculture
/ petite industrie ou artisanat, se dissout. L’équilibre externe, au travers de travaux saisonniers
dans les régions voisines se dérègle.
Les départs et exodes saisonniers ou occasionnels perdent de leur vigueur. Les habitants de la région
étaient connus pour leur savoir faire, en particulier dans les métiers de la construction. Par contre,
l’exode définitif prend de l’ampleur.
Mais la petite région est aussi une zone d’accueil. Plusieurs vagues de migrants sont venus autour de la
Grésigne, et ce, depuis longtemps. En 1770, des bûcherons des Vosges viennent y travailler. Des scieurs
ariégeois leur succéderont au XIXème siècle. A la même époque, certains
propriétaires feront appel à des ouvriers espagnols pour fabriquer la chaux. Dans la première
moitié du XXème siècle, des immigrants italiens et espagnols, puis les premiers Aveyronnais
s’implanteront définitivement. Ces arrivées ne suffisent pas à équilibrer les soldes
migratoires qui restent négatifs dans la quasi totalité des communes. Les soldes naturels, eux aussi,
deviennent négatifs. La démographie est régulée sur les plans des soldes migratoires
et naturels pour s’adapter à l’évolution de l’économie: en déprise.
La région subit à la fois les effets de son isolement relatif et ceux de la concurrence extérieure.
Selon Charles Portal,"les raisons principales de (la) ruine (de Cordes) sont d’ordre géographique
et économique : elles peuvent se résumer en un mot, l’isolement. Il eût fallu, afin que Cordes
pût soutenir la lutte pour l’existence, que sa population exerçât une industrie sans rivale
dangereuse, une sorte de monopole de fabrication ... Or, ... les artisans cordais ne se livraient qu’à la
préparation des cuirs et à la fabrication des toiles. C’était trop peu : la concurrence de
la grand’ville, celle aussi de centres de moindre importance desservis par de bonnes routes ou par le canal des
Deux mers devaient fatalement être désastreuses pour Cordes"(96). Le même raisonnement vaut pour l’ensemble de la petite région,
dont les produits (artisanaux, agricoles) subissent la concurrence de régions et de centres plus productifs,
plus attractifs aussi.
Les conséquences sont de deux ordres : abandon par enfrichement ou boisement, souvent spontané, ou
extensification, par remplacement des céréales par des prairies et allègement des chargements
animaux par hectare (97).
La déprise se manifeste par la désertification : un véritable abandon des terres cultivées
pour nourrir la population locale. A Vaour, 5000 hectares étaient cultivés à la fin du XIXème
siècle, 2000 ha en 1955.
"A la place des cultures, on se met à produire des fourrages : trèfles ou luzernes appelés
uniformément, ici, sainfoin. Ils sont expédiés dans le Bas Languedoc, on les laisse dix à
vingt ans sur la même terre. La dépopulation conduit à exploiter à la manière
des pays de colonisation, par une mise en fourrage générale"(98).
Les terres sont appropriées et cumulées par les plus grands propriétaires. Lorsqu’une propriété
s’agrandit, les terres sont délaissées et extensifiées. Au recensement de 1892 encore, alors
que la moitié (51%) de la surface des exploitations est utilisée soit comme terres labourables, soit
comme prairies en verger, seulement 15 % de la surface des exploitations de plus de 100 hectares ont cet usage.
"En 1929, trois quarts du territoire non cultivé l’est sur des exploitations dont la surface est comprise
entre 10 et 50 ha d’une part parce que leur nombre et leur emprise foncière ont augmenté mais aussi
parce que les surfaces non cultivées ont progressé fortement dans ces exploitations qui ont bénéficié
de la déprise des petites structures"(99).
Alors,"la Grésigne rentre (…) dans le cadre de tous ces pays du sud-ouest où partout on trouve
la même impression d’une prospérité et d’une vitalité d’antan suivies aujourd’hui d’un
amoindrissement et presque d’une mort économique"(100). Au milieu des années cinquante, le modèle républicain de l’autarcie individuelle
et territoriale n’est plus aussi partagé. Sous l’influence de réseaux extra-territoriaux porteurs
d’autres modèles et d’autres images des territoires (aménagement du territoire, vulgarisation et
développement agricole, planification…), des réactions au déclin vont tenter d’amorcer une
reprise.
L’aménagement du territoire se met en place au milieu des années 50. En 1953 la suppression de
la voie ferrée entre Montauban et Saint Antonin est mal vécue dans la vallée de l’Aveyron
autour de Penne. La micheline est remplacée par une navette de bus, elle même supprimée, en
1956. Ces événements renforcent le sentiment d’isolement et d’enclavement, d’autant que cet axe était
une voie historique privilégiée d’ouverture (101). La région va très peu profiter des mesures de rééquilibrage en faveur
des zones rurales ; pas d’implantation, pas d’aides. Ce modèle d’aménagement ne profite guère
directement à la petite région. Les activités artisanales s’effondrent, mais à la périphérie
de la zone, se développent des activités industrielles parfois importantes : chaussures (Mercadié
), chemiserie à Laguépie (1955), plastiques (Elf) à Gaillac, les Ciments Lafarge à
Lexos, les mines à Carmaux… Le rôle de l’Etat dans ces activités est important (commandes,
investissements directs). Des chefs d’exploitation vont y travailler en occupant des emplois peu qualifiés.
Les efforts et les préoccupations des années cinquante et soixante sont portés par les maires
et les conseils municipaux. Les problèmes d’eau, d’électricité, d’ordures ménagères,
de clocher d’école, monuments aux morts, boisement…. sont les thèmes les plus fréquents évoqués,
en particulier dans les journaux locaux. Le modèle est urbain, les yeux sont tournées vers la ville.
Il s’agit fondamentalement de rattraper le retard et d’homogénéiser la ville et la campagne. Pour
les agriculteurs, c’est la conquête de la parité, en particulier de la parité sociale.
Seulement 98 communes tarnaises, soit 61 703 habitants, disposent de l’eau potable et 5 000 foyers de la force
motrice. C’est l’époque des adductions d’eau potable, du renforcement des réseaux électriques.
Il s’agit en fait d’une version rurale et agricole de l’aménagement du territoire qui se met en place au
milieu des années cinquante avec la création de la petite région naturelle (P.R.N) des Causses
du Quercy. La P.R.N est le modèle de la région homogène (102) dans laquelle les conditions naturelles doivent prédisposer
au développement de systèmes de production et d’exploitation semblables. A l’époque, le projet
pour la région est la production ovine (et aussi bovine) extensive. Trois cantons sont regroupés
: Cordes, Vaour et Castelnau de Montmiral - trois cantons liés à la forêt de Grésigne
- mais surtout un espace résiduel (complexe sur le plan des facteurs édaphiques) peu différencié,
divers, avec des vignes, de la polyculture et des polyélevages. Pas de ville polarisante comme dans la plupart
des régions voisines.
Le modèle qui s’ébauche dès 1955 procède essentiellement d’un développement
sectoriel, surtout agricole dans la région. Progressivement, l’agriculture avec la DDA et le GPA, le
social avec la DDASS et l’ADMR, le secteur forestier avec le FFN et les groupements forestiers (à partir
de 1966), les artisans avec la Chambre des Métiers, le tourisme avec le CDT et l’ATTER, l’habitat avec le
comité départemental de l’habitat rural, l’équipement avec la DDE, tous les secteurs économiques
et sociaux vont être mobilisés, suivant le principe nouveau de la cogestion, entre Etat et organisations
professionnelles ou sociales reconnues (103).
Jusqu’au milieu des années cinquante au moins, l’objectif des agriculteurs, voire d’autres couches sociales, est de devenir propriétaire d’une exploitation - ou d’un atelier, d’une boutique - qui leur permette d’être autonome. Il s’agit d’échapper aux multiples phénomènes de dépendance, de contrôle et d’exploitation. Dans l’agriculture, ceux-ci sont de plusieurs ordres:
La polyculture élevage, le petit artisanat permettent le repli autarcique, favorisé par la cueillette
et la chasse, très développée dans cette zone.
La terre est un patrimoine, qu’on lègue ou qu’on cède. Mais les partages successoraux, les agrandissements
nécessaires (0,5 ha/an) compte tenu de la mécanisation, et, pour les migrants, les achats en vue
d’une installation, provoquent un recours au marché et un développement de la production (fruits,
veaux, agneaux, porcs, vin, lait). Le développement du faire-valoir direct est sans doute le phénomène
marquant depuis plusieurs siècles. Il continue et persiste.
La concurrence qui éliminait l’artisanat et la petite industrie traditionnelle, essentiellement liée
aux ressources naturelles constituait le moteur de la période précédente. Au milieu
des années cinquante, la rupture entre activités, agriculture et autres activités n’est pas
encore totalement consommée. Il reste encore des pluriactifs, de l’ordre de 25 %, ce qui n’est pas négligeable.
Mais dans l’ensemble, les ménages agricoles, qui représentent les trois quarts de la population totale
en 1954, se consacrent de plus en plus manifestement à l’agriculture.
En 1955, la terre est aux mains des familles paysannes en quasi-totalité (93,4 % de F.V.D. en 1955). La
complémentarité petites et grandes exploitations est importante. Elle est manifeste dans les groupes
CUMA qui sont un moyen, après la guerre, d’accéder à la mécanisation, en particulier
en zone viticole. Les groupes se hiérarchisent, alors le matériel est surtout utilisé par
les plus gros propriétaires qui le font fonctionner avec les membres de la CUMA. Cette complémentarité
joue favorablement pour la zone. Elle constitue une autre solidarité et prolonge, pour quelque temps encore,
la solidarité agriculture/artisanat qui se dissout. Une autre forme de résistance est le maintien
du système polyculture élevage dans lequel tous les membres de la famille sont étroitement
impliqués, et qui évite le recours au marché. L’utilisation de terroirs complémentaires
(Causse/Vallée par exemple) relève aussi de cette stratégie de résistance (104).
Dans les plus grandes exploitations vivent des salariés agricoles. 11 % des exploitations ont des salariés.
Ainsi, on trouve 15 salariés pour 85 exploitations à Cordes, 6 salariés à Montrosier
pour 11 exploitations…
D’après Georges Soutadé (105), la prédominance de la propriété a son origine dans la disparition de la
bourgeoisie locale qui possédait depuis le XVI° siècle de très grands domaines, dans la
région. Cette disparition a entraîné la régression du métayage très répandu
jusqu’au XIX° siècle, au profit du faire-valoir direct, qui, dans tous les milieux, est le mode de faire-valoir
de 66 à 93 % des exploitations (106).
Les transactions foncières sont réduites. Les agriculteurs préservent leur patrimoine en exploitant
extensivement après la retraite, ou bien dans le cadre de la pluriactivité, en développant
des formes précaires et très extensives de contrats fonciers et en exploitant de manière expéditive
(coupes de foin par exemple)."En définitive, de nombreuses terres sont gelées pour une exploitation
agricole, soit du fait des agriculteurs à la retraite, soit du fait de certains types de double activité,
soit du fait de la valeur refuge que représente la terre…Face à une forte demande, l’offre est très
réduite … la rareté de l’offre est en grande partie le fait des propriétaires qui n’exploitent
pas ou plus, et préfèrent garder leurs terres et en tirer un petit revenu plutôt que de les
vendre ou les mettre en fermage"(107).
L’équilibre semble devoir s’instaurer. L’immobilisme paraît s’imposer : les exploitants propriétaires
ne sont pas exposés au marché. Les prix se maintiennent (indexation obtenue en 1957, puis
rattrapage des prix européens dans le cadre de la transition 62/69 au marché commun). Les impôts
locaux et nationaux sont contenus. Mais le même mécanisme qui jouait pendant la période précédente,
continue d’ébranler les sociétés locales. L’achat foncier est pour plusieurs raisons et pour
plusieurs types d’agriculteurs, une nécessité:
Il s’agit en fait d’une véritable contrainte foncière qui oblige les agriculteurs à
trouver des ressources destinées à faire face aux achats nécessaires de terrains.
La monétarisation prend de l’ampleur, liée à l’accès à la propriété.
Elle se manifeste par le développement des échanges. La commercialisation des produits agricoles
de la région manifeste encore, dans les années 60, une relative maîtrise locale. Les moutons
sont vendus sur les foires de Caylus, de Gaillac, Parisot et à des mandataires éloignés grâce
à l’abattoir de Montauban et aux chemins de fer. Les fruits sont livrés aux coopératives laitières
de Montauban et par Carmaux. Les veaux et le tabac sont commercialisés à Laguépie (une
foire par mois) et à Albi. Les porcs à Villefranche de Rouergue, les excédents de céréales
à Vindrac, le vin soit à un négociant de Vindrac, soit à la coopérative de Souel.
D’une manière générale, les liens de marché sont des liens de proximité et souvent
des liens personnels.
Les produits sont écoulés (et achetés) à la périphérie de la zone, et
même, pour le vin et les céréales, à l’intérieur de la zone (une tentative de
relancer dans les années soixante la foire aux moutons de Vaour est un échec, seulement une soixantaine
d’animaux étaient négociés à chaque foire). Beaucoup de foires n’ont plus lieu. Les
marchés ont disparu de la région. Les négociants sont beaucoup moins nombreux. Les animaux
sont vendus à l’étable ou à des courtiers. Le contrôle sur les produits est alors beaucoup
moins efficace. Les marchés se sont considérablement élargis. La zone de Vaour et Cordes a
du mal à rester dans l’orbite des grands marchés. Cette caractéristique renforce la crise.
La mise à l’écart des marchés s’ajoute à la faiblesse de l’offre locale et aux conditions
naturelles défavorables. Le développement du marché manifeste le souci de produire et vendre
plus pour vivre mieux, en rapport avec l’accès à la propriété qui exige de dégager
de l’autofinancement.
La réponse va être trouvée dans l’intensification et la mise sur le marché de quantités toujours plus grandes de denrées agricoles. La profession s’organise pour répondre au problème. Tout d’abord par l’organisation de réseaux de commercialisation : les coopératives laitières, viticoles, de céréales vont s’implanter localement, et par l’organisation de la vulgarisation et du développement. Elle succède aux services de la DSA dont la base d’action était la démonstration et la conférence (108).
Dans le but d’améliorer la production, tant animale que végétale, les Services du Ministère de l’Agriculture, en particulier la Direction des services agricoles, ont porté leurs efforts sur le développement de l’enseignement et de la formation professionnelle (écoles d’agriculture d’hiver, écoles saisonnières spécialisées, cours de formation professionnelle, centres d’apprentissage publics et privés).
Un concours départemental agricole a lieu au moins chaque année dans des régions différentes et permet de se rendre compte des progrès réalisés et d’exposer aux agriculteurs les améliorations apportées à leur activité.
Des conférences sont effectuées par les Services du ministère de l’agriculture sur des sujets particulièrement importants concernant l’amélioration des pratiques agricoles, des méthodes culturales, moyens de production, semences et plants, mécanisation, etc. Ces conférences sont, la plupart du temps, accompagnées de projections cinématographiques et donnent lieu à des distributions de tracts et brochures édités soit par le ministère de l’agriculture, soit par ses services départementaux.
Un moyen de propagande efficace est constitué par l’organisation de champs de démonstration ou de comportement de variétés. Ces champs sont visités par les agriculteurs et concernent surtout le choix des variétés, l’action des engrais et amendements, chaulage, irrigation et purinage.
Il existe actuellement dans le département, quatre villages-témoins pour la production des céréales et une zone pilote a été créée dans le Ségala ; elle est encore à ses débuts.
Source : le Tarn. Monographies Agricoles départementales (109)
"La productivité par la vulgarisation". Tel pourrait être résumé l’esprit
de cette époque. Cette finalité est entièrement portée par les groupes de productivité
agricole (GPA) de Cordes et Vaour. Ce sont les vecteurs de la modernisation. Celle-ci est vécue non seulement
comme un processus technique et sectoriel concernant l’agriculture, mais aussi comme un processus global, multisectoriel
et culturel.
Les GPA sont créés au tournant des années soixante: 1958 à Cordes ; 1962 à Vaour.
Cordes est un des tout premiers du département, créé avant la loi sur la vulgarisation du
11 avril 1959. Les deux cantons, sauf la commune d’Itzac, sont couverts.
A côté de l’amélioration du cadre de vie qui était déjà dans l’esprit
des CIVAM, de la démonstration des foyers de progrès, les groupes de développement vont développer
le conseil. Les efforts concernent les fumures, le rationnement des animaux, l’amélioration du cheptel
et celle de la production fourragère (ensilage). Le lait prend le relais partiel de la viande, surtout sur
les coteaux rive droite du Cérou.
Les campagnes agricoles sont perçues comme des zones en retard, à cause de l’importance du secteur
agricole d’une part, à cause du niveau de cette agriculture d’autre part. En 1962, les trois-quarts de la
population vivent directement de l’agriculture (62 % d’agriculteurs et 12 % de salariés agricoles). Le conseil
agricole doit permettre le rattrapage. C’est bien une course poursuite qui s’engage, visant à combler le
retard pris dans le développement. La productivité en est l’outil privilégié.
Entre 1962 et 1972, à Vaour, deux programmes quadriennaux vont se succéder. Le premier présente
deux axes principaux : les actions dites de base. C’est l’essence du conseil : fumures et alimentation des
animaux et"amélioration du cadre de vie". Le second est le programme complémentaire
qui porte sur l’amélioration du cheptel de race bovin et ovin et sur la production fourragère (espèces
fourragères, entretien des prairies, ensilage). Toutes ces actions techniques et actions de base
sont inspirées par des programmes d’action élaborés ailleurs, à Albi, Toulouse ou Paris.
Les programmes, la direction du développement et les moyens mis en œuvre sont définis en coopération
avec des experts.
C’est la fin également de la période d’aménagement caractérisée par les services
et l’équipement :
Le retard pris doit être comblé par une politique harmonisée et homogène d’équipement
mise en œuvre, au delà du cadre strictement communal.
A la fin des années soixante, les acteurs prennent conscience que le rattrapage se heurte à des contraintes
qu’il s’agit de lever.
Les années soixante ont été marquées par les problèmes agricoles d’une part,
et les problèmes d’équipement des communes d’autre part. Le développement est inspiré
par (et organisé de) l’extérieur en quelque sorte, même si localement, certaines couches sociales,
certains fragments de population y adhèrent et participent. L’agriculture est le moteur du développement
économique. L’esprit de ce développement est le rattrapage du retard accumulé, la résorption
de l’écart à la société englobante, l’effacement et le comblement du décalage
entre le niveau de vie local et celui de la ville.
Les plans nationaux successifs mettent en évidence une"architecture fragile", constituée
par"une politique agricole qui va du soutien des prix à l’orientation de la production et à
la promesse d’une parité des revenus, et une politique rurale qui s’étend de l’équipement
collectif à l’ébauche d’aménagement des campagnes"(110).
Au détour des années soixante dix, une nouvelle problématique émerge, qui déborde
les simples problèmes du développement de l’agriculture, subvertit le rôle des conseils municipaux
et dépasse les explications de la causalité historique simpliste du retard.
C’est tout d’abord la prise de conscience que l’agriculture ne peut être le seul vecteur de développement.
"Cette évolution des exploitations et des agriculteurs peut-elle se faire dans un contexte purement
agricole ? Ne faut-il pas tenir compte de l’environnement qui, précisément, conditionne cette évolution,
afin d’avoir une croissance harmonieuse, car c’est peut-être par cela que l’on définit le développement
"(Pierre Lachèze et Joseph Bergamo). Lors de la même manifestation, Jean Roger, le directeur
de la fédération nationale des groupements de productivité agricole leur fait écho
en déclarant"l’expansion du canton ne sera pas uniquement agricole".
En 1969 -70, cette étude réalisée par la FNGPA défend 3 axes. Elle établit tout
d’abord un zonage du secteur dans lequel les parcelles reçoivent une affectation précise : cultures,
landes ou bois. Ressortent alors des besoins en aménagement : parcelles à remettre en cultures, à
boiser, à échanger, à irriguer, à drainer. Cette étude définit également
des besoins en équipement individuel : constructions de bâtiments d’exploitation ou d’habitation,
bâtiment à vocation touristique (location, vente…). Enfin, troisième axe, les besoins en équipement
collectif : voirie, eau, téléphone… Elle essaie de cerner les marges de manœuvre des budgets communaux.
En 1971, un plan de développement global du secteur est élaboré qui s’appuie sur les
réflexions de commissions (agriculture, tourisme, jeunes, social, forêts, artisans). Ce plan
est mis en œuvre sectoriellement, faute de moyens incitatifs venant du chef lieu du département. C’est la
seconde caractéristique de la période : le fonctionnement sectoriel: les problèmes
doivent être pris en charge et traités par des commissions spécialisées, en dehors des
conseils municipaux. C’est aussi l’amorce du modèle polarisé dans la mesure où les
problèmes sont traités dans les cadres locaux, surtout cantonaux.
"L’action du groupement doit maintenant se développer et déborder le cadre purement agricole.
Il s’agit désormais de mobiliser toutes les forces vives du secteur, pour essayer de promouvoir l’ensemble
du milieu rural, en associant tous les habitants du canton à l’étude des problèmes qui se
posent pour assurer un aménagement global du territoire rural et une authentique expansion de la petite
région"(111).
Pour l’agriculture, il s’agit de dégager les problèmes techniques et économiques par production
et par secteur. Pour le tourisme, quelles perspectives pour le camping à la ferme, les gîtes ruraux,
l’accueil ? Pour les jeunes, une association cantonale est créée :"Animation et découverte
". Pour le social, est mise en place une association familiale rurale. Pour la forêt est décidée
la création et l’extension de groupements forestiers (Liberte, l’Aubanel…). Pour les artisans, une formation
à la gestion est organisée…
Mais la réflexion et l’organisation sectorielle étaient amorcées depuis quelque temps. Les
ADMR, les GPA, les groupements forestiers, l’aménagement du Cérou sont déjà en place.
Cette gestion éclatée par secteurs (en plus et à côté du niveau communal) va
se renforcer progressivement.
En 1974, le Comité d’expansion du Cordais associe les forces vives du canton. Le décret
de 1954 stipule que les Comités d’expansion peuvent être consultés, notamment sur"les
mesures destinées à mettre au point le développement économique local dans le cadre
de la politique générale du gouvernement". Le comité d’expansion du Cordais s’est créé
autour de quatorze projets touristiques, comme le musée du sucre, le musée de l’outil ancien, les
fouilles de Vindrac, l’illumination de Cordes… Il sera actif jusqu’à 1980, puis va s’assoupir jusqu’à
1985 - 86 pour retrouver un peu de vitalité à partir de 1986.
Le développement est porté par les socio-professionnels et l’Etat. C’est le modèle polarisé.
Les contrats de pays en 1975 initient un nouveau modèle, le modèle local, ou modèle de pays,
dans lequel les élus sont dominants.
L’association GREAVI (112)
est créée en 1977. Au départ, il s’agit de développer le tourisme. C’est une association
loi 1901 qui"a pour objet l’étude et la mise en œuvre de tous moyens propres à développer
les activités économiques, culturelles, sportives et touristiques de la région, la liaison
avec les différents organismes, les administrations, les pouvoirs publics et le personnes qui peuvent concourir
à ce développement, l’aide susceptible d’être apportée aux éléments qui
favorisent l’expansion de la région et, d’une manière générale, la collaboration à
tous les efforts qui tendent à promouvoir l’épanouissement régional".
L’article 2 des statuts précise le territoire de l’association : tout ou partie des cantons de Castelnau
de Montmiral, Cordes, Lisle sur Tarn, Monestiés, Pampelonne, Salvagnac, Vaour.
A l’article 8, il est prévu que le Conseil d’Administration est composé de 21 membres élus pour 3 ans, par l’Assemblée Générale, renouvelables par tiers chaque année. Les élus dominent ce conseil d’administration :
"L’association a pour but de coordonner, sélectionner, défendre, après les avoir étudiés
et harmonisés, les projets présentés par les diverses collectivités locales, associations
et organismes économiques, agricoles et touristiques de la région". Elle couvre au départ
sept cantons, mais fonctionnera surtout sur 4 cantons : Vaour, Cordes, Castelnau de Montmiral et Salvagnac.
L’association de pays marque le passage d’une organisation sectorielle du développement à une organisation
territoriale (ce que Nicole Mathieu appelle la transformation du"modèle polarisé"en"modèle
local"ou"de pays"(113)).
La Chambre d’Agriculture voit à ce moment d’un mauvais œil cette création de l’association de pays,
non sans raison.
Au sein du GREAVI, les élus sont largement majoritaires. GREAVI est une association de pays qui place le
développement économique et social dans une autre perspective. Ce n’est plus l’Etat, associé
éventuellement aux organisations socioprofessionnelles (dans le cadre de la cogestion agricole par exemple)
qui oriente et contrôle les actions, mais les élus locaux. Le modèle polarisé entre
en concurrence avec le modèle de pays. Les deux organisations vont coexister… se concurrencer parfois, coopérer
quelquefois (114).
Le modèle polarisé est porté par les organisations agricoles jusqu’à la fin des années
soixante dix. Ainsi, le GPA assure à Vaour, le"soutien administratif"des 6 commissions spécialisées
constituées après la journée de 1970 :
Il s’agit"d’une action de développement global". Cette idée est reprise en 1978 par
la création d’un plan d’aménagement rural du Causse Nord-Ouest du Tarn. Suite à l’arrêté
préfectoral du 24 Juin 1977, une commission locale est créée. Sur les trente-sept membres,
on compte douze élus, quinze socioprofessionnels et dix administratifs. Les travaux vont durer trois ans.
Ils déboucheront sur des propositions reprises parfois par GREAVI, parfois par les Directions Départementales.
Des fonds des collectivités territoriales, département et régions, mais aussi des fonds FIDAR
ou de l’Europe soutiennent le développement impulsé par les deux logiques à l’œuvre.
La synthèse de l’analyse de la situation par le Centre national pour l’étude, la recherche et
l’application du développement (CNERAD) en 1970 met l’accent sur deux grands types de contraintes :"
les contraintes du milieu physique", sols, climats et hydrologie et les"contraintes du milieu physique
aménagé": utilisation des sols, structure foncière, voirie et réseaux (eau, assainissement,
électricité, P.T.T., habitat). Le projet d’action préconise une réflexion sectorielle
d’une part, l’amélioration des équipements et des aménagements fonciers d’autre part.
L’intensification est à cette époque encore, comme dans l’époque précédente,
le moyen par lequel la région devrait se développer et se sauver. Mais cette dynamique se heurte
à des handicaps qui produisent des goulets d’étranglement. Il faut non seulement réduire ces
goulets, mais compenser les handicaps. D’où les efforts pour faire classer la zone en zone de montagne,
pour subventionner l’amélioration des bâtiments d’élevage. C’est à la société
de résoudre le problème des handicaps.
Les années soixante-dix font émerger une préoccupation majeure :"la nécessité…
d’entreprendre des actions de restructuration, d’aménagement et de mise en valeur du foncier"(115). L’idée est celle de
compensation des handicaps. En 1973, une demande de classement en zone de montagne est déposée sous
la pression des agriculteurs du canton de Vaour. Le document préparatoire à l’OGAF 1975 souligne
encore le fait que le canton de Vaour n’est classé ni en zone de montagne, ni en zone de rénovation
rurale. Ce document fait ressortir six problèmes majeurs : les difficultés de circulation, le climat,
les faibles potentialités agronomiques, la diversité des sols au sein même des exploitations,
le morcellement des exploitations et l’inadaptation des bâtiments d’élevage. la structure foncière
apparaît comme le facteur limitant sur lequel il faut jouer. D’où les échanges amiables, l’incitation
au départ des agriculteurs âgés, l’aide à la pose de clôtures, des prêts
bonifiés aux mutants.
157 personnes auront été touchées, soit environ les deux-tiers des exploitations. Sur Cordes,
deux opérations d’aménagement foncier sont réalisées. En 1978, la Vallée du
Cérou est soumise à trois types d’opérations : l’assainissement par curage des fosses et drainage,
l’irrigation et le remodelage du parcellaire. En 1980, est lancée l’OGAF viticole sur tout le Gaillacois,
et qui touche particulièrement l’Ouest Cordais.
La zone n’est plus seulement en retard, elle est handicapée. Ses spécificités constituent
des contraintes. Le voile de la productivité se désagrège. Derrière, une perspective
se fait jour, l’idée que la zone ne dispose guère d’atouts, mais au contraire doit surmonter de lourds
handicaps.
L’agriculture devient impossible dans certaines zones à cause du morcellement, des inondations… la forêt
n’y constitue-t-elle pas une solution valable et souhaitable ? Ne convient-il pas d’exclure des surfaces cultivées,
des terrains à usage agricole ? Il faut surtout résoudre les handicaps structurels et naturels des
exploitations agricoles : le morcellement par les échanges amiables, la nature du sol par les améliorations
foncières, l’exiguïté des surfaces par l’incitation au départ, la faible productivité
par l’irrigation et le drainage, l’inadaptation des bâtiments par leur modernisation.
Les handicaps doivent être traités séparément :
En 1972, dans le cadre du"plan de développement global du secteur"de Vaour, émergent,
à côté des problèmes sectoriels, des préoccupations concernant les jeunes et
les vieux. S’ébauche alors sinon une politique, tout au moins un souci des âges. Une association cantonale
"Animation et découverte"veut s’adresser aux jeunes. L’aide à domicile se remet en route
la même année, de même à Cordes, l’ADMR du Ségala se met en place à cette
époque sur six communes.
Domaine par domaine, l’économique, le social, le foncier… sont pris en compte.
Les années soixante dix sont également marquées par une restructuration des instances de gestion
des différents secteurs socio-économiques (ADMR, OGAF, Tourisme, OPAH…) éclatement sectoriel
auquel répondent PAR et association de pays.
"Les études du foncier, l’appréciation des dimensions économiques des exploitations devraient
faire prendre conscience aux agriculteurs de l’absolue nécessité pour acquérir un poids économique,
d’une part, d’entreprendre des actions de restructuration, d’aménagement et de mise en valeur du foncier…
d’autre part, en s’orientant vers une recherche des meilleures productions et des meilleures techniques sans le
cadre du programme du GPA (116).
Il s’agit de compenser les handicaps de la zone. Dans la Dépêche du 7 décembre 1973, vingt-cinq
agriculteurs des communes de Vaour, Penne, Itzac, Marmanes, Milhars, Le Riols, St Michel de Vax, Roussayrolles
signent un article dans lequel ils déclarent que"Vaour doit être classé en zone de montagne".
Sur le plan agricole et en particulier sur le plan foncier, les actions concernant l’aménagement et l’équipement
ne peuvent pas démarrer."Les échanges amiables… n’ont pu être réalisés
à cause du coût excessif des frais restant à la charge de l’agriculteur. les communes du canton
de Vaour n’ont l’avantage d’être classées ni en zone de montagne, ni en zone de rénovation
rurale bien qu’elles présentent à ce dernier point de vue toutes les caractéristiques requises.
Il s’en suit qu’elles n’ont pu bénéficier, jusqu’ici, d’aucune aide particulière, pourtant
indispensable pour permettre le décollage de l’agriculture locale… Compte tenu de cette situation difficile,
les moyens classiques d’aide à l’agriculture sont insuffisants pour permettre à ce secteur de surmonter
le handicap qui le freine"(117).
On constate à cette époque que le développement agricole n’est plus seulement porté
par la vulgarisation et les Groupes de base, c’est à dire par la politique de modernisation, mais aussi
par la politique de structures, c’est à dire le volet sectoriel de l’aménagement rural.
Une opération groupée d’aménagement foncier (OGAF) est alors enclenchée. Déjà,
en 1972 avait eu lieu un remembrement à Noailles. Beaucoup d’échanges amiables ont été
réalisés, en particulier sur le GPA de Cordes. La synthèse des rapports de contrôle
des organismes de développement agricole réalisé, en 1976, pour l’ANDA montre que les activités
principales des deux GPA sont les échanges amiables. En 1974, des échanges amiables sont réalisés
sur Bournazel, Mouzieys et Lacapelle-Ségalar.
Le projet de programme de l’OGAF du canton de Vaour réalisé en 1975, fait ressortir, à côté
du constat de la faiblesse de la population et des aspects négatifs portant sur sa structure (peu de non-agriculteurs,
importance des résidents secondaires et des non actifs) six problèmes majeurs : Les difficultés
de circulation, le climat, les faibles potentialités agronomiques, la diversité des sols au niveau
des exploitations, le morcellement des exploitations, l’inadaptation des bâtiments d’élevage… Ce sont
des facteurs explicatifs, concernant la déprise agricole et humaine. Des solutions se profilent au travers
de ce diagnostic, et que propose le programme de l’OGAF : assainissement et mobilité foncière.
Le problème dominant, dégagé lors des réunions préparatrices au projet de l’OGAF,
est celui de la structure foncière. Sous différents aspects, il concerne la majorité
des agriculteurs du secteur. Deux aspects ressortent de ce problème avec un peu plus d’acuité, il
s’agit du morcellement et de l’enclavement des parcelles ainsi que le besoin d’expansion des exploitations.
En 1978, le Syndicat Intercommunal de Défense des Intérêts des Populations Riveraines du Cérou
décide en Assemblée Générale de confier une étude de mise en valeur de la Vallée
à la D.D.A., dans le cadre du Plan d’Aménagement Rural des Causses Nord-Ouest. Trois types
d’opérations sont envisagés : l’assainissement (350 hectares recensés) par curage des fosses
et drainage, l’irrigation, le remodelage du parcellaire. Ce projet débouchera sur des opérations
de mise en valeur, consolidation de berges et surtout aménagement foncier de St Marcel jusqu’à Milhars
(fossés, talus…).
L’irrigation sera développée par des agriculteurs, en particulier dans le canton de Cordes, entre
1970 et 1979 (c’est-à-dire entre les deux recensements de l’agriculture). Le nombre d’exploitants qui irriguent
passe de 54 à 68 (26 % d’augmentation) mais surtout, la surface irriguée passe de 167 à 395
ha sur les deux cantons (136 % d’augmentation). Le drainage est peu prisé. Sa surface passe de 41 à
71 ha seulement.
En 1980, est lancée l’idée de l’OGAF viticole, qui vise dans un premier temps à restructurer
le parcellaire, et dans un deuxième temps à améliorer la qualité du vignoble.
Il s’agit encore d’une époque productiviste. Ce n’est plus le retard qui est en cause mais les handicaps
naturels qu’il faut réduire ou compenser.
Au tournant des années quatre vingt, la question de l’intensification s’estompe. Celle-ci semble moins favorable
ou souhaitable."Le problème de l’intensification … ne concerne finalement qu’une partie des exploitants
du canton. Pour les autres, la solution semble être ailleurs pour l’instant"(118) et d’une manière générale
"maintenir l’emploi suppose que les productions du canton de Vaour sont mieux valorisées qu’aujourd’hui
(119).
De 1955 à 1980, deux périodes se sont succédées, correspondant à deux perceptions
de la région et deux perspectives de développement différentes. De 1955 à 1970, à
la vision d’une région en retard correspond l’idée de rattrapage par la modernisation
de l’agriculture et celle des services à la population. L’organisation agricole prévaut et porte
le développement. Au détour des années soixante dix, les perspectives changent. La région
n’est plus seulement en retard. Elle est aussi handicapée. C’est, en France, l’époque de la
Rénovation Rurale (1967), des indemnités spéciales montagne (1972), des OGAF (1970). Celles-ci,
concerneront particulièrement la zone. Le développement doit permettre de compenser ces handicaps
de parcellement, de nature des sols, de climat, d’enclavement… par l’aménagement foncier et l’équipement
des collectivités. Bernard Kayser parle d’"actions sélectives en faveur de zones spécialement
désignées"(120)
et de"procédures contractuelles".
Les deux premières phases ont en commun de refléter et exprimer une certaine conception datée
de l’aménagement rural, le modèle polarisé. C’est une démarche descendante,
de l’Etat vers le local."L’espace de base (la petite région) comporte une petite ville ou un bourg
centre, qui est en quelque sorte un micro-pôle de développement relayé éventuellement
par des centres encore plus élémentaires… Le modèle est souvent associé à la
notion de zone homogène ou d’unité naturelle (121).
Ce modèle a été géré, sur le plan agricole, conjointement par l’Etat et la profession
agricole, dans le cadre des Groupes de développement et des Opérations groupées d’aménagement
foncier.
De l’effritement à l’éclatement. Sept cantons ont signé en 1977 la constitution de l’Association
GREAVI. Pendant six ans, GREAVI vit au ralenti. Le PAR et la présence de la DDA contiennent son action.
En 1983, 42 communes sur les 47 communes des 4 Cantons de Cordes, Vaour, Castelnau de Montmiral et Salvagnac adhèrent
au syndicat intercommunal microrégional GREAVI. C’est le véritable point de départ.
L’Association embauche jusqu’à six salariés pour des missions d’animation, puis après 1986,
elle fonctionne avec un ou deux animateurs. En 1988-89, une relance du journal et de l’association s’amorce. En
1989, Pierre Bernard, le député de la circonscription lance l’idée d’un grand district rural,
qui irait de la vallée du Tarn aux Causses du Quercy en englobant le Ségala tarnais. Cette proposition
ne trouve ni écho ni relais. Les initiatives des Directions Départementales et des socioprofessionnels,
surtout au travers des Chambres consulaires, vont permettre aux acteurs d’occuper le terrain.
Salvagnac et plus tard Castelnau vont se détacher de GREAVI et des deux autres cantons. La mise en place
des SIVOM de développement économique puis celle des communautés de communes à partir
de 1993 accélèrent l’éclatement et le repli sur les cadres cantonaux. Les lois, mais aussi
les stratégies de notables locaux expliquent ce phénomène.
Des tendances centripètes se manifestent. Des morceaux du territoire GREAVI sont attirés par des
pôles extérieurs ou n’ont pas les même préoccupations, agricoles ou touristiques. Les
tendances politiques des leaders locaux achevant de déstructurer le territoire.
Après la loi sur l’intercommunalité de 1992, les cantons de Castelnau, puis Cordes et Vaour décident
de partir en communautés de communes. Difficilement pour Cordes et Vaour.
GREAVI connaîtra trois années pleines : de 1983 à 1986. L’équipe de cinq collaborateurs est pour moitié installée sur Albi, et pour l’autre moitié sur le territoire. Elle s’occupe essentiellement de problèmes sociaux : minicar, aide aux personnes âgées, radio-Cordes, appui à la formation par l’ADEFPAT, tournoi de foot… Ces actions sont étroitement contrôlées par GREAVI. Les actions sont financées par le Conseil Général. La contractualisation de l’unité de séjour touristique (Aiguelèze-GREAVI) et le programme pluriannuel de développement local auraient du permettre de développer les activités de l’association, grâce à l’aide de la Région (fin 1985). Mais les changements politiques liés aux élections régionales, essentiellement, vont remettre en cause le modèle de pays. Les contrats ne seront plus honorés après 1986. A cette date, le Conseil régional retire l’essentiel de ses moyens aux pays. Entre 1986 et 1989, le journal ne paraît plus. Il ne reste qu’un seul animateur. Lorsque le journal reparaît, la tonalité activités économiques ressort de façon marquée. L’animatrice occupe un rôle central d’animation en assurant la coordination et la communication entre les partenaires. GREAVI n’apparaît plus comme le partenaire privilégié, mais comme le coordonnateur. Toutes les activités prises en charge par GREAVI au départ ont été reprises par des associations ou des syndicats intercommunaux.
Dans un premier temps, GREAVI représente la continuation de l’action des conseils municipaux, c’est-à-dire
les services à la population. Puis, après 1981, GREAVI va développer le soutien à l’accueil.
En 1983, le rapport d’orientation présente quatre axes : le tourisme, le maintien à domicile des
personnes âgées, le transport à la demande, l’information ; et engage trois réflexions
: une radio microrégionale, l’habitat locatif permanent, la formation au développement.
Mais dès 1983,"l’objectif prioritaire est la création et le maintien d’activités et
d’emplois. GREAVI reçoit alors l’animation d’un programme de formation au développement sur trois
ans, avec sept autres pays du Tarn et de l’Aveyron. La gestion est confiée à l’ADEFPAT, créée
à cette occasion. L’animation est confiée aux associations, en l’occurrence GREAVI et la coordination
relève du Conseil Général. Le SIVOM de développement est créé en 1983,
avec une charte intercommunale. La décentralisation va opérer le transfert de la responsabilité
du développement, des services de l’Etat aux collectivités locales. Progressivement, le domaine d’activités
s’élargit. Il s’agit de"susciter le développement économique d’une micro-région
".
En 1986, un contrat est signé avec le Conseil Régional pour contractualiser les actions, mais, avec
le changement de majorité aux élections régionales, les liens avec les pays sont rompus par
la région.
Dans son article paru en 1981 dans la Revue du Tarn,"le pays dépaysé", François
de Ravignan, après avoir constaté la déprise démographique à Vaour, pose la
question :"à qui la faute ?". Pourquoi cette"évolution régressive":
les facteurs naturels, pour l’auteur ne sont pas une bonne explication :"le climat ou les potentialités
physiques du terroir ne paraissent guère pouvoir être considérés comme les causes de
cette évolution". Ce sont parfois des"terroirs fertiles"et qui offrent de nombreuses complémentarités
à l’agriculture de subsistance. La polyculture diversifiée permettait le maintien du tissu social.
La concurrence a éliminé l’artisanat et la petite industrie ; elle est en train d’éliminer
l’agriculture,"la mécanisation ne peut tout faire". Le problème vient de ce que"l’on
n’a pas encore compris, semble-t-il que les régions, dites défavorisées, ne peuvent survivre
en tant que régions productrices, si on leur applique les mêmes politiques qu’aux autres". Il
faut donc"que l’on se décide à réformer les politiques qui créent la défaveur"
(SMI, regroupement des services…).
Les politiques, agricole et rurale, doivent être différenciées selon les régions auxquelles
elles s’appliquent. Les conditions qui créent une zone défavorisée doivent être gommées
par des mesures appropriées. De toutes façons,"maintenir l’augmentation de l’emploi suppose
que les productions du Canton de Vaour soient mieux valorisées qu’aujourd’hui"(122).
En 1979-80, après deux années de préparation, est lancé le Plan d’Aménagement rural des Causses Nord-Ouest du Tarn sur les 3 Cantons de la petite région naturelle. Trois grandes orientations sont proposées clairement :
Pour ce qui concerne le premier point, l’essentiel des propositions a été d’une part la diversification
agricole, avec les cultures nouvelles et les petits élevages et d’autre part la valorisation des produits,
portée par deux axes : la commercialisation et l’irrigation.
Pour ce qui concerne le second point, les perspectives sont, pour la diversification des activités, le développement
de l’artisanat et celui du tourisme et de l’accueil. Il faut favoriser la formation, encourager les initiatives
privées en portant une attention particulière à l’infrastructure d’implantation, développer
la filière bois, et soutenir le bâtiment. Pour le tourisme, ce qui est fondamental, c’est l’accueil,
grâce à l’hébergement, la création d’activités de loisirs et la promotion touristique.
Pour ce qui concerne le troisième point, l’amélioration des conditions de vie, il s’agit d’aménager
le bâti, de le réhabiliter pour développer l’accueil. Il s’agit aussi de lutter contre l’isolement:
minicar, maintien des personnes âgées à domicile, et, d’améliorer les services à
la population (eau, ordures ménagères, commerces, écoles).
A côté du souci de désenclavement et d’une manière générale de la qualité
de vie, ressort une orientation générale pour le secteur : la diversification et (à un
degré moindre) la valorisation des produits, ce que Olivier Guichard appellera en 1986 la différenciation
(123). Il s’agit surtout d’éviter
l’écueil des grandes productions correspondant au modèle dominant. Pour l’agriculture, l’orientation
prise est en phase avec l’idée d’exploitation rurale (124), modèle d’exploitation diversifiée, pluri ou plutôt
polyactive, dans laquelle la fonction commerciale prend de l’importance.
Les onze projets du PAR portant sur l’amélioration de l’agriculture évoquent la diversification et
la valorisation des produits (sauf le projet 2: favoriser l’installation de jeunes qui renvoie au deuxième
axe: l’accueil).
L’examen du programme et des réalisations du GPA de Vaour fait apparaître entre 1981 et 1983, une
réflexion et un travail d’animation et de mobilisation autour de la CUMA des produits fermiers ; quatorze
agriculteurs sont concernés. En 1983, le programme pluriannuel du GPA met en avant, à côté
des activités traditionnelles portant sur les références techniques, le souci de"développer
des systèmes ou productions à forte valeur ajoutée": tabac blond, irrigation, atelier
de transformation. Une autre CUMA de diversification verra le jour peu de temps après, à Virac, près
de Cordes, dans le canton voisin de Monestiès. L’élan est donné en agriculture par une étude
consacrée aux productions complémentaires dans le Canton de Castelnau de Montmiral (125). Deux cultures retiennent particulièrement
l’attention : le tabac et le maïs semence.
En 1987, le GPA de Vaour pense à la mise en place d’une OGAF - installation pour attirer des jeunes. Il
recommande la maîtrise des techniques fourragères et des cultures de vente (en vallée)
mais préconise aussi le choix de productions à marge brute élevée (tabac, maïs
semence…), se préoccupe des problèmes de commercialisation (en liaison avec la CUMA de transformation)
et veut favoriser le développement de productions complémentaires par des programmes de formation
adaptés et la recherche de références technico-économiques fiables et applicables à
la région.
En 1988, la pré-étude de l’ATASEA pour une OGAF à Cordes, fait ressortir comme préoccupation
essentielle et quasi exclusive"la diversification des sources de revenus des agriculteurs"; le second
et le troisième objectifs n’étant que des corollaires sur le plan agricole, du premier :"structurer
les liaisons entre espace agricole et développement touristique"et"maintenir une occupation
diffuse de l’espace cantonal". L’étude met l’accent sur l’animation touristique et culturelle et sur
l’importance des résidences secondaires.
Les néo-ruraux, au cours des années quatre-vingt ont bien illustré et incarné cette
idée de valorisation des produits et de diversification.
La diversification agricole peut nécessiter des investissements sur la mise en œuvre de moyens particuliers
et divers. Vaour et Cordes se distinguent sur le plan de la maîtrise de l’eau. En effet, Cordes a eu recours
davantage, au cours de cette période, à l’irrigation et au drainage. Les surfaces irriguées
et le nombre d’irriguants sont stables, voire régressent à Vaour alors qu’à Cordes, les surfaces
et le nombre d’irriguants ont presque doublé.
Il faut signaler également une procédure importante, portée par la profession agricole et
la DDA, en particulier sur le canton de Cordes : l’OGAF viticole (1981). L’objectif est la restructuration du vignoble
par regroupement parcellaire d’une part, et par réencépagement d’autre part. Des aides ont été
apportées par le département en particulier pour améliorer les caves particulières.
Ces opérations ont eu un très gros impact sur le vignoble. Elles s’inscrivent bien dans l’esprit
de l’époque (et de la période précédente).
A la fin des années 80, émerge l’idée de la valorisation non plus des produits mais des ressources,
faire de la région elle même un atout, en formant les hommes (le savoir-faire) en occupant des niches
bien identifiées, et en jouant la carte des réseaux, des associations de compétences (126).
Au début des années quatre-vingt-dix, les idées qui s’étaient imposées depuis le PAR s’essoufflent. La diversification marque le pas : la CUMA est en crise, les petites productions ne se développent plus, la valorisation du bois n’a guère pris d’ampleur… Le modèle de pays est en crise. GREAVI se rétrécit. Le SIVOM microrégional ne fonctionne plus - le regard que portent les acteurs et les habitants sur la zone change de portée. Ce n’est plus à proprement parler d’une société concurrencée (d’une zone dominée) dont il s’agit.
Les acteurs locaux, élus, socioprofessionnels et aussi associatifs, expriment de façon convergente
et consensuelle le sentiment d’abandon, d’effacement de la sollicitude extérieure. Les agriculteurs regrettent
la réforme du développement agricole, le redéploiement des moyens qui les prive de leur conseiller
agricole. Les élus sont déconcertés devant les nouveaux canaux de financement. D’une manière
générale, les formalités sont perçues comme une contrainte et interprétées
comme une réticence administrative forte. C’est la principale préoccupation des agriculteurs : 62
% considèrent que la réglementation est excessive et l’administration lourde (127). Les administrations sont
accusées de vouloir regrouper les services dans les bourgs centraux : les écoles, la poste, les gares
(cette analyse n’est pas dénuée de fondement). Les crédits GREAVI sont rationnés.
D’une manière générale, le désengagement de l’Etat est mal perçu. Les acteurs
locaux n’ont pas bien compris le fonctionnement nouveau de la zone ; habitués à la sollicitude extérieure,
ils ne savent pas encore jouer sur les ressorts internes, permis par la décentralisation et l’Europe.
Pierre Lachèze, Président de la Caisse Locale de Vaour, du Crédit Agricole et Président du GVA déclare le 1er Février 1992 à la Dépêche :"l’agriculture est mal partie dans le canton. Le haut plateau, autour de Vaour, St Michel de Vax et Roussayrolles, prend de plein fouet la crise de l’élevage bovin et ovin. Il n’y a pas de hors-sol. C’est difficile de trouver des relais. Dans la vallée, vers Marnaves, Milhars, Montrosier et le Riols, la situation est plus favorable, même s’il ne s’agit que d’un sursis. Le maïs irrigué, les contrats de semence, le tournesol et le tabac donnent un peu d’oxygène"(128). Il s’agit d’un double constat ; d’une part des difficultés des systèmes classiques d’élevage qui subissent la crise et d’autre part du constat que la diversification a été, là où elle a été possible, un facteur notable d’amélioration. Surtout, les relais manquent. L’impression qui domine est celle d’impuissance, à cause de la crise et faute de relais. A la fois des causes externes et des causes internes. D’un côté, l’idée d’un espace abandonné, de l’autre, d’un espace bloqué.
La question du blocage se manifeste surtout autour de la question foncière, parce que c’est la question
de l’accueil qui est en jeu.
Le bilan de l’OGAF (1984) faisait déjà ressortir, à Vaour, l’importance et le poids des agriculteurs
âgés. Un seul agriculteur s’était installé hors cadre familial et sur 16 ha seulement.
Les deux cantons se différencient quant aux procédures d’installation (DJA) et de modernisation
(plans de développement et plans d’amélioration matérielle). Alors qu’un agriculteur du Canton
de Cordes sur six recensés en 1970 a réalisé une procédure de modernisation, c’est
un agriculteur sur quatorze, soit deux fois moins, qui a réalisé une telle procédure à
Vaour (un sur sept dans le département). Les installations sont aussi beaucoup moins fréquentes à
Vaour qu’à Cordes. Ainsi pour un nombre d’exploitations deux fois moindre en 1970, le nombre de DJA est
trois fois moindre : 43 installations à Vaour et 120 à Cordes (entre 1973 et 1995), alors qu’il y
avait 245 exploitations recensées à Vaour et 513 à Cordes recensées en 1970. En définitive,
une installation pour cinq exploitations existantes à Cordes, une pour six à Vaour et une pour cinq
dans le département. Installation et modernisation sont liées ; lorsqu’il y a peu d’investissements
réalisés, les exploitations ne résistent pas et il y a moins de chances qu’un jeune s’installe.
Il n’y a eu en fait, sur le canton de Vaour en particulier, ni volonté d’installation, ni possibilité
véritable d’agrandissement, le marché foncier est bloqué, l’offre est réduite,
les terres sont gelées. Les travaux du PAR insistent à l’époque sur cet aspect et pointent
ce problème, surtout à Vaour :"… l’offre (de terre) est très réduite… la rareté
de l’offre est en grande partie le fait des propriétaires qui n’exploitent pas ou plus, et préfèrent
garder leurs terres et en tirer un petit revenu plutôt que de les vendre ou les mettre en fermage… les possibilités
d’intensification sont limitées à cause du comportement des agriculteurs qui bloquent le marché
foncier… en définitive, de nombreuses terres sont gelées pour une exploitation agricole, soit du
fait des agriculteurs à la retraite, soit du fait de certains types de double activité, soit du fait
de la valeur refuge que représente la terre. Tant que le problème foncier restera tel qu’il est,
il n’y aura que peu d’espoir de voir l’agriculture fournir beaucoup plus d’emplois qu’actuellement. Bien au contraire,
Une volonté réelle d’installation de jeunes agriculteurs (natifs ou migrants) de la part de la profession
et de l’ensemble de la population pourrait néanmoins insuffler un nouveau dynamisme à une région
qui en a bien besoin"(129).
Derrière la stabilité apparente de la propriété, la perception du foncier a bien évolué.
La notion de problème foncier a été déplacée et transformée. Jusqu’au
début des années 1950, le problème est celui de la répartition de la terre : la grande
propriété accusée de faible productivité. Ensuite, celui de la répartition entre
les agriculteurs moyens familiaux pour assurer la pérennité des exploitations. Après 1970,
la contrainte foncière est plutôt dans la nature et la structure du foncier (morcellement, pertes,
sols…).
Dans la période récente, le problème foncier est celui de sa monopolisation. La terre est
un objet de convoitise car elle est le meilleur moyen de se constituer un patrimoine (bois, primes, chasse). Il
vaut mieux s’agrandir que d’installer des voisins, surtout comme entrepreneurs ou agriculteurs. Ce qui transparaît,
c’est partager la richesse et le patrimoine entre les personnes en place.
La réticence à la libération des terres s’explique par des attitudes culturelles qui sont
ancrées dans le territoire de longue date :"Il existe une réticence à la location ou
à la vente de la part des propriétaires... Bien de famille ancestral, on hésite à mettre
en vente le patrimoine car on y attache une valeur affective. En ce qui concerne la location, celle-ci est perçue
comme une sorte de dépossession, voire d’intrusion dans un lieu de vie privé"(130). La restauration est un investissement coûteux
d’une part. Prendre des vacances est un plaisir impossible à réaliser pour les agriculteurs de Vaour.
Pourquoi dans ces conditions, aménager des lieux de repos et de distraction ? L’installation d’un jeune
agriculteur, d’un artisan ou d’un actif constitue parfois une opération lourde, délicate. Le contrôle
est collectif. D’abord les voisins qui convoitent souvent le foncier agricole ou le bâti. Ensuite, les collectivités
qui ont à charge de viabiliser les accès. Cela est particulièrement vrai pour des artisans
(électricité, eau, etc). Le rôle des collectivités est d’intervenir auprès des
administrations et des Chambres Consulaires pour faciliter l’installation en viabilisant. Il faut parfois beaucoup
d’énergie aux maires pour s’opposer tout d’abord aux voisins qui veulent s’agrandir, qui contestent la cession
(parce que ce sont eux qui ont viabilisé par exemple) qui veulent acheter pour quelqu’un de leur famille.
Il faut convaincre les instances qui décident de l’attribution des aides (D.J.A., …).
Surtout, l’idée de société bloquée peut être illustrée par la multiplication
des expériences associatives nouvelles d’inspiration très diverse : défense du patrimoine
(Mirs, Bonan, ...), promotion de la culture (été de Vaour, associations cordaises…) crèches
- garderies… où se jouent les rapprochements et aussi les fractures entre les différentes couches
sociales, entre migrants et habitants, entre néo-ruraux et agriculteurs, entre retraités et actifs,
entre jeunes et vieux, bref entre modernistes et traditionalistes.
Comment évoluent, dans le contexte local, les entreprises non liées à la résidentialité
et engagées dans le secteur concurrentiel ? La diversification exige du capital (eau, hors-sol, installations,…)
et aussi d’organiser les débouchés. La faiblesse de l’autofinancement et l’enclavement apparaissent
alors comme des handicaps propres à la zone, internes à son fonctionnement (c’est une des raisons
du blocage). La diversification doit être davantage poussée, pour échapper à la concurrence.
Comment ? en s’appuyant sur l’existant.
"La politique de développement local qui s’amorce à Vaour valorise les potentialités
existantes : la richesse des hommes et du milieu, d’un cadre, d’une qualité de vie"(131).
Ce qui frappe au premier abord, à l’examen des dix dernières années, c’est le développement
de l’appui et de l’encadrement des entreprises. Sous plusieurs formes, audits, stages de formation d’entrepreneurs,
études de marché, appui méthodologique aux projets… L’ADEFPAT, mais aussi les Chambres consulaires
ont joué un rôle éminent dans cette dynamique. Mais les ressources intellectuelles et les savoir-faire
ne sont pas les seules ressources locales. Le bois a porté quelques espoirs et projets innovants (charbon
de bois, bois de caisse…) Sans doute y a-t-il de la place pour quelques entrepreneurs à mi-chemin entre
la production de masse et la production d’art (des verriers). Il y a sans doute des possibilités pour des
producteurs agricoles, engagés dans la transformation et la vente directe qui s’appuient sur l’image locale
d’un terroir naturel, beau, original. Quelques-uns ont déjà joué cette carte.
Le grand espoir de valorisation du cadre local est le tourisme (et au delà, le renforcement de la fonction
d’accueil). Il est nécessaire, dans cette perspective, de valoriser collectivement les sites.
"Le secteur bénéficie d’un site exceptionnel autour de Cordes sur ciel, qui attire de très
nombreux touristes et qui dans le même temps, voit certains de ses espaces perdre leur vocation agricole
et se fermer progressivement… Parallèlement est à l’étude sur le site de Cordes, la mise en
place d’une dont le but est d’améliorer les dispositifs de protection destinés à assurer la
préservation du site. Cette opération de protection des sites va dans le sens d’une volonté
de la collectivité locale de maintenir le patrimoine paysager et architectural du site"(132).
Les deux voies empruntées par l’agriculture, les deux esquisses de solutions envisagées sont l’OGAF
tourisme - environnement et l’article 19. Pour la première voie,"actuellement une des seules opportunités
de survie de cette zone réside dans le développement du tourisme rural qui permet un complément
de revenu non négligeable mais aussi une ouverture sur l’extérieur fortement souhaitée"
(133). Pour la seconde voie,
il s’agit de préserver l’environnement en maintenant une présence suffisante d’agriculteurs grâce
à des aides compensatoires au revenu. C’est en quelque sorte l’aboutissement des efforts faits à
partir de 1975 pour classer cette région des Causses du Quercy en zone de montagne. Ainsi, les primes auraient
servi de mesures de compensation de handicaps.
Sur un plan plus général, l’époque est à l’ouverture ; au désenclavement bien
sûr, mais aussi au développement associatif de nature culturelle ou sportive. Les clubs sportfs fleurissent
: équipes de foot, organisation de courses pédestres, de tournois de ping-pong, de clubs d’athlétisme
… Les fêtes de Cordes connaissent beaucoup de succès. Ces manifestations et associations sont très
ouvertes, les publics mélangés.
L’été de Vaour est créé en 1986. Il correspond à un souci qu’expriment les nouvelles
populations (résidentes ou vacancières) de culture et de récréation.
"Il est aisé d’observer, en région Midi-Pyrénées ainsi que sur l’ensemble du territoire
rural national, le manque crucial d’équipements culturels empêchant les populations actuellement défavorisées
de pouvoir accéder à l’art et à la culture comme elles seraient en droit de l’attendre. Le
projet de Vaour est une proposition qui peut contribuer, à son niveau, à réduire cette inégalité,
tout d’abord avec une double thématique forte : le spectacle vivant et le patrimoine ; une double préoccupation
: revitaliser la vie économique locale grâce à une activité culturelle et développer
la manifestation l’été à Vaour dans le temps et dans l’espace…"(134).
Au delà, l’été de Vaour est un facteur de catalyse de l’identité locale, en particulier
un lieu pour les nouveaux résidents, de retrouvailles, de consolidation des réseaux.
On assiste à une modification des préoccupations extra-économiques, concernant la vie quotidienne.
Après le souci ancien du cadre matériel et individuel (ou familial) de vie, après les préoccupations
d’ordre social des années soixante-dix, après l’effort de désenclavement et de rééquilibrage
récréatif et socioculturel des années quatre-vingt, s’amorce une nouvelle phase où
la culture prend une place importante. En témoignent les nombreuses manifestations de ce type, à
destination de publics très divers, jeunes, néo-ruraux, Anglais, touristes. Ce qui frappe, c’est
le relatif cloisonnement et l’essor d’associations porteuses d’identité, l’affirmant et la revendiquant.
Cet état de fait entraîne des conflits locaux, latents ou exprimés, et qui peuvent aller jusqu’aux
tribunaux (Comité de défense de Cordes, Mirs, ...). La situation est très tendue aussi bien
sur Vaour que sur Cordes. Ces associations prennent le relais de la sociabilité qui prévalait auparavant.
Les préoccupations et l’organisation évoluent. L’époque précédente (1980
- 90) avait été marquée par le souci de ne pas laisser partir la valeur ajoutée et
celui d’échapper aux circuits traditionnels où la concurrence joue en défaveur des producteurs
de la zone. Il s’agit alors de différencier les productions, de produire autre chose (produire différent).
Il s’agit maintenant, au cours des années quatre-vingt-dix, de produire autrement. Certains en arrivent
maintenant à occuper des micro-niches (dans l’artisanat, ou la vente directe de produits fermiers). Cette
logique va se poursuivre et même se renforcer. Elle est efficace tant que l’originalité des produits
et les débouchés sont préservés. La différence est dans la spécification
des produits. Il s’agit de sortir des modèles dominants peu rémunérateurs et exigeants en
ressources financières. La formulation des objectifs dans le cadre des projets de chacun est une opération
délicate, lente et progressive, dont la maturation exige souvent des appuis, de l’imagination et des opportunités
(135). Beaucoup de structures
ont été interpellées ou ont proposé leurs services : Chambres Consulaires, ADEFPAT,
cabinets de consultants… Des sessions de formation ont été proposées et des accompagnements
de projet réalisés pour caler les projets de chacun.
Les structures traditionnelles d’appui au développement se sont vues concurrencées sur leur terrain.
La Chambre d’Agriculture a tenté de réagir en modifiant l’organisation du développement agricole
en 1992. Il s’agissait de spécialiser les conseillers dans deux directions : le conseil de filière,
et le conseil d’entreprise. L’enjeu est d’assurer une fonction d’animation, en dépassant la fonction de
conseil quelque peu désuète. Ce qui importe, c’est de favoriser l’appui à la formulation de
projets. Localement, il s’agit de favoriser la meilleure utilisation des ressources en fonction bien sûr
des atouts et des contraintes, mais aussi compte tenu des opportunités (aides par exemple).
Le modèle électif s’impose. La décentralisation renforce l’organisation territoriale
autour des élus. Un bon exemple nous est fourni par la procédure OGAF (à Vaour). Les premières
OGAF étaient animées par les techniciens agricoles, et financées par le Ministère de
l’Agriculture. Les OGAF récentes ne fonctionnent plus de cette manière. Dans le financement, la part
des fonds locaux devient prépondérante.
L’animation de l’article 19 et de l’OGAF - accompagnement (1992) est estimée à 250 000 F/an pendant
3 ans : 12% sur des crédits OGAF environnement, 10% sur l’OGAF accompagnement. Le reste des crédits
devait être fourni par le département et la région. Dans le fonctionnement, il faut noter,
l’importance des élus (en particulier au conseil d’administration) bien supérieure à ce qu’ils
représentaient dans l’OGAF de 1975.
Mais surtout, ce qui ressort nettement, c’est l’organisation en réseau, c’est à dire l’association
de compétences au sein de petits groupes ou d’associations (136). Le phénomène est marquant particulièrement
depuis une dizaine d’années. Les réseaux peuvent être hiérarchisés (coordination)
ou non (coopération).
L’organisation de l’activité agricole en particulier a pris une forme collective. Plusieurs réseaux
de vente ont été constitués, avec plus ou moins de succès, plus ou moins de réussite.
Certains réseaux ont été clairement constitués dans un cadre juridique (GIE caprin
sur tout le Sud-Ouest). D’autres conservent un cadre informel et s’expriment ponctuellement (entre chevriers) ou
temporairement (Eté de Vaour).
Cette tendance est à l’œuvre également dans le tourisme, l’artisanat d’art, la maçonnerie,
les transports, la restauration. C’est une tendance lourde qui touche tous les secteurs économiques, jusqu’aux
secteurs liés à la population locale.
L’intérêt de ces opérations de montage de réseaux réside dans les économies.
Celles-ci sont de deux ordres : économies d’envergure (ou de variété) par la recherche de
souplesse et économies externes (ou externalités) : diversifier l’offre en quantité et en
qualité pour conquérir et préserver des marchés ; utiliser les créneaux et les
réseaux de chacun pour offrir une palette de produits correspondant à la demande. (cette organisation
en réseaux prolonge et dépasse la recherche de diversification des années quatre-vingt).
Les exemples sont nombreux : visite d’exploitations agricoles, tenue de stands de foires, centre de services, réseaux
de vente de produits fermiers, entreprises de B.T.P., tourisme…. Ces réseaux dépassent parfois le
cadre territorial (137).
Un des mérites de l’étude du cabinet TerSud (Rapport du 8 septembre 1994) est d’avoir mis en évidence,
dans son diagnostic socio-économique Tarn-Nord des entreprises, le travail en réseau de ces entreprises.
Ce travail de construction des réseaux consiste à"inventer ses propres modèles de coopération
pour son avenir et celui des hommes qui l’habiteront"(138).
Pour comprendre la situation actuelle des deux cantons et envisager l’avenir, il est nécessaire de s’appuyer sur l’histoire récente de la modernisation dans cette région. Par quelles étapes sommes-nous passés ? Quels enseignements peut-on en tirer ? L’évolution dans l’espace de Cordes et Vaour peut être envisagée comme une série de processus successifs de modernisation.
Nous avons pu dégager 5 périodes distinctes :
Le développement local à Cordes et Vaour
| Périodes | Perception des problèmes | Facteurs explicatifs | Perception de la zone | Résolution des problèmes | Organisation | Echos nationaux |
| 1850-1955 La course par élimination |
concurrence artisanale et industrielle | enclavement géographique | en régression | patrimoine pour l’autonomie | modèle républicain communal | la fin des terroirs |
| 1955-1970 La course poursuite |
accès aux techniques, modernisation rattrapage | histoire | en retard | vulgarisation, rattrapage | modèle sectoriel | produire, parité, loi d’orientation agricole |
| 1970-1980 La sourse de handicaps |
handicaps naturels et structurels | géomorphologie, facteurs naturels | handicapée, enclavée | mobilité des facteurs, compensation | modèle polarisé coopératif | compensation des handicaps |
| 1980-1990 La course d’orientation |
concurrence agricole, confrontation | marchés, politique agricole, facteurs sociaux internes | exposée, fragile, dominée | différencier, diversifier, valoriser les produits | modèle local, territorial, de pays | différenciation |
| 1990-... La course d’équipe |
crise | organisation sociale, facteurs sociaux internes | bloquée, fermée, abandonnée | association pour valoriser les ressources, compétitivité | modèle associatif | tirer parti et profit des ressources, valoriser par la qualité |
Une époque prolonge l’époque précédente et en constitue en même temps le contre-pied.
C’est en quelque sorte l’usure d’un modèle de développement qui amène son dépassement.
Lorsqu’il bute sur ses limites, il est remplacé par un autre axe de développement mais qui constitue
son prolongement. C’est bien parce que l’explication par le retard finit par devenir insuffisante que s’élabore
l’idée de contraintes et de handicaps naturels forts. C’est aussi parce qu’à la fin des années
soixante-dix, l’idée de contraintes et de handicaps ne permet pas de faire évoluer la petite région,
qu’il faut dépasser ces contraintes en les éliminant grâce à la diversification.
Dans la période récente, les ressources deviennent un facteur de développement, au lieu de
freins (sur le long terme, les caractéristiques locales deviennent des atouts).
L’inflexion entre chaque étape n’est pas un processus purement endogène de réflexion. Celle-ci
est largement induite par des experts et des intermédiaires entre la société locale et les
décideurs. Ce sont"les cadres sociaux extra-territoriaux (réseaux économiques, familiaux,
professionnels, politiques, linguistiques) qui transforment en énergie sociale les sources de la production
et les gestes élémentaires de la vie sociale"(139). Les techniciens et les conseillers de la Chambre d’Agriculture, les ingénieurs de la
D.D.A., les animateurs de pays ont été des éléments déterminants de l’évolution
locale.
La zone a été une terre d’exode, mais aussi une terre d’accueil. Les migrants ont été
au cœur du changement parce qu’ils ont dû trouver sur le plan économique des solutions pour régler
leur implantation locale, et sur le plan social, parce qu’ils ont apporté de nouveaux comportements, exprimé
de nouveaux besoins. Leur intégration ne s’est pas toujours faite sans heurts. D’autres fractions de population
ont également joué un rôle important. D’une manière générale, il semble
qu’un trait commun réunisse les acteurs moteurs et mobilisateurs, c’est l’accession à la propriété.
Ce processus constitue une contrainte pour celui qui doit ou veut y faire face. La manière avec laquelle
elle sera résolue indique le sens du développement.
Cette évolution locale présente des points de convergence avec les axes de développement sous
tendus par les mesures, les textes, les dispositifs nationaux et mis en évidence par des réflexions
des analyses menées ailleurs en France. Un certain consensus se dégage à propos de la première
période. Il s’agit en quelque sorte de"la fin des terroirs"(140). L’ouverture élimine les secteurs localisés non compétitifs.
Après 1955, les maîtres mots sont parité, équité, répartition que
l’on retrouve dans les lois d’orientation agricole et qui constituent les chevaux de bataille de la profession
agricole.
Après 1970, l’idée maîtresse est celle de compensation de handicaps, portée par la rénovation
rurale, les PAR, les indemnités de compensation de handicaps, les OGAF aménagement foncier…
Après 1980, l’idée de diversification fait écho à l’idée de différenciation
du rapport Guichard (141),
dans le secteur agricole, d’agriculture diversifiée, reconnue dans les référentiels
d’installation. Le rapport propose un"renforcement des points forts"et exprime clairement que"
le développement sera différencié et qu’il trouvera son ressort dans les différences
".
Après 1990, la résonance nationale à la tonalité du développement local nous
est fournie par exemple, par le rapport du Commissariat général au plan sur le développement
rural (espaces ruraux : nouvelles demandes, nouvelles fonctions) :"Tirer parti et tirer profit des ressources
des espaces ruraux ….pour assurer un développement équilibré".
En matière de développement local, la décentralisation correspond d’abord à un désengagement de l’Etat. Elle a eu pour principale conséquence de donner un rôle hégémonique aux élus locaux : constitution du pouvoir régional, renforcement du pouvoir départemental, ouverture de nouveaux champs d’intervention pour les maires et les responsables de structures intercommunales. Les responsables professionnels, les entrepreneurs privés, les militants associatifs, jusque là fortement impliqués, avec les élus locaux, dans la politique des pays , née de la conjonction autogestion - libéralisme, vont rapidement céder le contrôle du développement local aux maires et aux présidents de SIVOM. La loi du 6 février 1992 sur l’administration territoriale de la République, en créant les communautés de communes et en révisant les districts, met en place une nouvelle forme d’intercommunalité en milieu rural, une intercommunalité à fiscalité propre. Ce passage, à l’avancée inégale selon les lieux, va transformer les conditions du développement local. De nouveaux outils sont à la disposition des élus, de nouvelles compétences leur sont accordées en matière d’aménagement de l’espace et de développement économique. Ils vont s’en saisir pour tenter d’agir sur leur territoire électif, dans un contexte social et économique, d’intégration européenne et de mondialisation qui a priori ne fait pas la part belle aux capacités locales d’inflexion des grandes tendances.
Les maires expriment de manière particulièrement forte le malaise qu’ils éprouvent devant les transformations de leurs statuts et de leurs fonctions. Ces transformations sont en rapport avec leur responsabilisation liée à la décentralisation et à l’Europe. En se substituant à l’aménagement rural porté par l’administration, le développement local fait supporter aux élus, et plus particulièrement aux maires une fonction d’animateur, des responsabilités en particulier financières et une charge mentale importante.
Les maires sont tout d’abord inquiets devant la perte de leurs repères. C’est bien sûr, au premier plan, la disparition des services ruraux non marchands (école, postes, gares, eau...). Le modèle polarisé n’est pas seulement le renforcement au niveau des pôles locaux, chefs-lieux de canton souvent, des services, c’est aussi la polarisation par élimination des services communaux.
Les plus petites communes ont subi de plein fouet la suppression des écoles communales. Les cars de ramassage scolaire se sont multipliés pour amener les enfants à l’école voisine, plus importante, plus commode d’accès, plus centrale. Les regroupements pédagogiques n’ont pas la faveur des inspecteurs d’académie qui ont parié sur le renforcement des écoles aux chefs-lieux de canton. Les antennes des Postes et Télécommunications sont progressivement supprimées et transférées dans les bourgs plus importants. La DDE regroupe ses agents dans les gros centres ruraux ou urbains. Les gares sont menacées. L’eau est déclarée impropre lorsque les communes veulent la gérer elles-mêmes.
Les marges de manoeuvre des maires sont faibles sur le plan collectif et les réactions restent timides. La tentation des maires est, parfois, de réagir individuellement dans le sens d’une relative prise en charge (voire privatisation) des services, par la commune de certaines tâches (embauche d’un employé municipal pour le tri du courrier, adhésion à une CUMA pour l’entretien des fossés, organisation du ramassage scolaire...).
La coopération intercommunale, pour créer de nouveaux services ou organiser collectivement certains services en voie de centralisation, est difficile à mettre en oeuvre. Elle est d’autant plus difficile à organiser que la région présente plusieurs unités géographiques cohérentes et à la périphérie de pôles attractifs parfois importants.
Un autre problème posé aux maires ruraux est celui du montage des budgets de financement. Une nouvelle logique se substitue à l’ancienne dans laquelle prévalait une certaine souplesse que les élus avaient bien intégrée. En effet, il existait traditionnellement de multiples lignes budgétaires dans les directions départementales des ministères et dans les budgets des collectivités territoriales, qui permettaient de réaliser, lentement mais sûrement, les opérations envisagées. Les fonds étaient relativement indépendants et nombreux ; leur accès commode convenait aux maires. Les logiques de programmation, de globalisation, d’ajustement des différentes sources (Europe, Région, Département) embarrassent les élus. On passe difficilement d’une logique de guichet à une logique de projet.
Trois phénomènes mettent les élus locaux, et en particulier les maires, en première ligne : la disparition des appuis, cadres techniques, conseillers, techniciens et autres animateurs ; l’effacement de la responsabilité collective du conseil municipal, surtout dans les petits villages ; les effets de la décentralisation.
Plusieurs procédures se sont succédé sur la zone. Mais aussi des cadres institutionnels
sont entrés en crise.
Le couple président de GVA/technicien agricole a joué un grand rôle, que ce soit à Cordes
ou à Vaour. La fonction du conseiller agricole dépassait largement la fonction technique, surtout
dans les années soixante et soixante-dix ! Progressivement et définitivement à partir de la
réforme de 1992, ce couple a fini par se dissoudre, même si le conseiller agricole apparait encore
largement légitime à Vaour.
Les services du ministère de l’Agriculture ont joué (et continuent de jouer) un rôle important
dans le développement local. Le Plan d’Aménagement Rural a servi de mobilisateur pour toute une série
d’opérations dont l’OGAF. A chaque fois, les techniciens et cadres, ont été des animateurs
sinon des concepteurs du développement.
L’association de pays a été une pièce maîtresse dans les années quatre-vingts.
Petit à petit, le nombre d’animateurs a diminué, les moyens financiers ont été grignotés.
L’animation est de plus en plus à la charge des élus. Les techniciens géraient les problèmes
des différentes catégories de population. Ils étaient davantage insérés et concernés
que les secrétaires de mairie.
Le fonctionnement communal était assuré (et l’est encore parfois) par l’équipe du conseil municipal. L’entretien de l’espace, l’animation culturelle, une partie des services étaient pris en charge par les conseillers municipaux. C’est de moins en moins le cas. Le maire est de plus en plus seul face à la gestion municipale. Parfois encore, l’empierrement ou l’élagage relèvent d’une commission. De plus en plus, des associations ou des services ruraux assument certaines fonctions payantes. Mais des services municipaux deviennent payants (salle polyvalente par exemple).
Les maires doivent remplir 3 caractéristiques principales :
La décentralisation inquiète les élus car elle leur donne l’impression de responsabilité sinon de culpabilité dans la gestion des affaires collectives.
Ici comme dans l’ensemble du pays, les alliances de communes (143) ont d’abord eu comme objet la réalisation d’équipements nécessaires à
la vie des habitants, la mise en place de réseaux : création de syndicats d’électrification
(1928 - 1932), de syndicats d’adduction d’eau potable (1957 - 1977). La logique de ces alliances est à rechercher
dans l’avancée progressive du réseau électrique et dans l’état des ressources locales
(eau) : SIE du Petit Cordais, Penne-Vaour, du Grand Cordais, de Cestayrols ; SIAEP Cordes-Bournazel, Cordes-Les
Cabannes, St-Marcel-Lapparouquial, de la Vère, de la région de Vieux, puis syndicat du Pays Cordais
et enfin, quand l’eau n’est plus reconnue de qualité suffisante par l’administration, constitution du syndicat
mixte du Viaur et du Cérou (1995) avec la SAUR comme exploitant. Entre temps - dès 1964 - s’était
constitué le syndicat d’aménagement de la vallée du Cérou. La tendance est donc au
rapprochement entre syndicats, car l’eau fait aussi apparaître de nouvelles solidarités, à
travers ses multiples usages et la prise de conscience - accélérée par la réglementation
- de la fragilité de la ressource. Après le syndicat mixte du Viaur et du Cérou pour l’eau
potable et les accords passés avec le syndicat de la Roucarié, le contrat de rivière mis en
place sur le Cérou (1996) concerne les communautés de communes Val 81, du Ségala-Carmausin
et du Pays cordais, ainsi que le district de Carmaux. Plus concerné par la vallée de l’Aveyron, le
canton de Vaour ne participe pas à ce rapprochement.
La collecte et le traitement des ordures ménagères rassemblent la majeure partie du territoire étudié.
En effet, le Sictom du pays cordais (1980), englobe des communes des cantons de Vaour et d’Albi Nord-Ouest. Penne
reste isolée et plusieurs communes du canton de Vaour adhèrent depuis peu (1995-97) au Sictom"
Tarn-et-garonnais"de la vallée de l’Aveyron et des Causses.
Pour organiser les travaux de voirie et répartir les crédits du Favil, deux SIVOM ont été
constitués en 1988 et 1990 sur des bases strictement cantonales.
La politique des pays a ici débouché sur la réalisation d’un Plan d’aménagement rural
(1977), qui a donné naissance à une des cinq associations de développement local du département,
le GREAVI (Grésigne-Aveyron-Viaur), au territoire évolutif, puisque après avoir englobé
les cantons de Monestiès puis de Salvagnac, il s’est longtemps stabilisé à l’échelle
de trois cantons (Castelnau-de-Montmiral, Cordes, Vaour), avant que Castelnau ne fasse"cavalier seul"
et que le Sivom du Greavi (mais pas l’association) ne disparaisse en 1994 devant la création des communautés
de communes.
En effet, le projet de création d’une structure intercommunale à fiscalité propre à
l’échelle du GREAVI (144),
entre 1991 et 1992 n’a pas abouti, le canton de Castelnau-de-Montmiral préférant transformer le Sivom
cantonal en communauté de communes. Un temps envisagé par des élus du canton de Vaour, la
constitution d’une communauté regroupant des communes des cantons de Cordes et Vaour (1993) ne s’est pas
davantage concrétisée. Deux communautés distinctes ont finalement vu le jour, mais aucune
ne rassemble l’ensemble des communes d’un canton. Pourquoi ? Au delà de motivations politiques - réelles
dans le canton de Cordes - le refus de neuf communes de s’engager dans une intercommunalité à fiscalité
propre (sept du canton de Cordes, deux du canton de Vaour) tient à trois raisons : la peur d’élus
de communes de petite taille et de peu de moyens devant des projets qui, pensent-ils, leur coûteraient plus
qu’ils ne leur rapporteraient; la position périphérique des communes par rapport au territoire de
l’intercommunalité mise en place (Le Riols et Montrosier); des solidarités extérieures perçues
comme plus fortes (avec le vignoble gaillacois ou les communes du plateau de Villeneuve).
Le Contrat Espace 2000 peut-il rapprocher les positions et provoquer une nouvelle structuration territoriale ?
Formellement, oui, puisque pour en bénéficier, les communes doivent adhérer à une structure
intercommunale unique. Toutes n’ont pas encore adhéré au Sivom nouvellement constitué. Mais
au-delà de la simple opportunité financière représentée par le contrat, un regroupement
intercommunal général semble exclu, notamment dans le canton de Cordes, pour les raisons qui viennent
d’être évoquées.
D’autres rapprochements s’opèrent, à des échelles géographiques différentes.
Impulsé par l’actuel député-maire de Cordes, le Comité de Bassin d’Emploi du Nord du
Tarn ne rassemble pas encore l’Albigeois-Carmausin, dans sa totalité géographique et historique,
pour des raisons avant tout politiques. Il change en tout cas l’échelle du développement local, jusqu’ici
abordé, dans cette partie du département, sur des territoires moins vastes (Greavi, Ségala
tarnais, Assou-Lézert, Tarn et Dadou). La création du syndicat mixte de l’Ouest du Tarn va dans le
même sens, mais sur un territoire et avec des objectifs (contrat de terroir ou contrat de pays ?) différents.
Il s’agit là d’un deuxième niveau d’intercommunalité associant des communes isolées
et des structures à fiscalité propre. Cordes et Vaour, s’ils adhéraient à ce syndicat,
en constitueraient la périphérie nord.
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